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L'Abbé
Julien Molénat - ROANNES ST-MARY
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Texte du CHANOINE Raoul GRAMOND Au service du monde
paysàn
Ses paroissiens et ses amis auront eu, du moins, dans leur chagrin, une consolation celle de pouvoir lui rendre l’hommage qu’ils lui devaient. Car beaucoup connaissaient son dessein quand il se sentirait fléchir, il quitterait Roannes de nuit, furtivement, sans crier gare. A 9 heures 30, par ce froid matin du 2 décembre, son cercueil entrait dans l’église où ne put malheureusement pénétrer qu’une partie de la foule M. le Maire et son Conseil au grand complet, les Combattants, les enfants des trois écoles, avec leur maître et leurs maîtresses touchante démonstration de cette union, des esprits et des cœurs, qui avait été l’un des grands soucis de M. Molénat, et l’une de ses plus belles réussites. Il revenait à M. le Chanoine Carrier, son doyen et son ami, de célébrer la messe, entouré d’une quarantaine de prêtres, et devant deux des Vicaires généraux, pour lesquels on avait fini par découvrir une petite place dans le chœur M. le Chanoine Gazal et Monseigneur Salat. Celui-ci sut trouver, comme toujours à ces heures-là, les mots profonds, simples et justes, qui seuls convenaient, pour évoquer une telle existence. Après les autres adieux de M. Cantournet, au nom des trois associations des Combattants, de M. Benoît Lavergne, maire, de M. Depierre, directeur de la Caisse de Crédit Agricole, un long cortège automobile prenait la direction de Mourjou, où devait avoir lieu l’inhumation, au terme d’un second office, et d’une nouvelle allocution — combien émouvante ! — de M. l’abbé Malbert. Il était à peu près 14 heures. *** On regrette que le hasard n’ait pas mis, sur son chemin, quelque peintre ou portraitiste quels souvenirs nous aurions de cette silhouette mince, diaphane, un peu penchée, et de ce visage Sa maigreur avait quelque chose d’unique, d’absolu. Il arrivait à ses paroissiens de la ressentir comme une honte, et de s’en excuser « Nous lui portons bien assez, mais les autres arrivent aussitôt pour le lui manger ». Ils craignaient que le vent le leur emportât, quand ils le voyaient, haut perché, sur sa vieille bicyclette au guidon invariablement garni de la célèbre musette, ou s’élançant, plus tard, après maints périlleux zigzags, sur son « vélosolex ». Son visage était plus extraordinaire encore pâle, ridé, émacié avec, sous le front haut, des yeux pleins de malice, et ces lèvres fines, que la cigarette ne quittait guère, vingt fois rallumée par un méchant briquet qui se transformait tout à coup en lance-flamme, et lui noircissait le bout du nez. Le tout illuminé — jusque sur son lit de mort — d’un sourire qui avait la fraîcheur de celui d’un enfant celui, sans doute, du petit Julien, quand il rôdait, à Mourjou, autour de l’enclume de son père, ou qu’il conduisait les jeux — car il était l’aîné — de ses neuf frères ou sœurs. Telles furent ses origines, au sein d’une famille modeste, mais laborieuse et assez estimée pour que son chef conservât pendant plus de 15 ans, comme plus tard son fils Albert, les fonctions d’adjoint au Maire. La foi y était trop solide pour qu’on fît le moindre obstacle à une vocation. C’est avec empressement que Madame Molénat prépara le baluchon et s’en vint présenter son fils à Mgr Réveilhac, responsable, à l’époque, de la Maîtrise de N.-D. aux Neiges. *** L’atmosphère y était sympathique et le travail assez sérieux pour permettre à ces garçons, quand ils montaient à Pleaux, d’y faire tout aussitôt une excellente figure. Ce fut le cas pour le jeune Molénat comme en témoignent les palmarès de l’époque, lettres, sciences, histoire, anglais, « métrique » ..., il est nommé partout, serrant souvent de près son camarade Amédée Maisonobe, même... en « sagesse », où celui-ci décrocha, une fois, le premier prix, et le futur curé de Roannes le premier accessit ! Pour le théâtre, par contre, l’un ne semble pas avoir eu plus d’aptitude que l’autre..., leurs noms ne figurant nulle part dans la distribution de ces pièces émouvantes qui se jouaient aux plus grands jours « Le Poignard », « Les Grognards », etc... C’est un souvenir impérissable qu’il devait garder, comme tant d’autres, de cette maison et de ses maîtres. De l’un d’entre eux, surtout, qu’il allait retrouver au Grand Séminaire, après le départ des Lazaristes M. Saliège Ce jeune abbé le ravissait, pour son entrain, sa gentillesse, voire ses.., facéties, sous lesquelles il percevait ta vibration d’une âme bien née, capable de traverser en beauté cette période dangereuse, de fermentation et d’affrontements. Les Religieux chassés, la Séparation imminente que de thèmes brûlants pour les entretiens en tête-à-tête et pour les longs va-et-vient sur la terrasse, entre deux parties de quilles Et dans Rerum Novarum, toute fraîche encore, dans « Le Sillon », après 1902, dans « L’Eveil démocratique », après 1905, quelle pâture pour le groupe de fervents qui se réunissait, périodiquement, autour du Supérieur et du futur Cardinal de Toulouse. L’abbé Molénat en suivit les travaux avec curiosité d’abord, puis avec intérêt, bientôt avec passion sa vocation sociale était née. *** Ordonné prêtre le 24 juin 1906, avec — heureuse époque -— treize de ses confrères, il recevait, un mois plus tard, sa nomination de vicaire, à Roannes. Tout juste s’il connaissait le nom de cette paroisse, dont le site, quand il le découvrit, ne lui procura aucun enthousiasme particulier. Et on l’aurait, à coup sûr, non seulement surpris, mais passablement contristé, si on lui avait dit qu’il y passerait toute sa vie. Son curé, par bonheur, lui fit bon accueil ; l’abbé Vayssières était un prêtre de qualité, qui avait de l’esprit et du coeur ; tout ce qu’il fallait pour que l’entente devint très vite cordiale. Le ministère, d’ailleurs, n’était que moyennement absorbant et l’on pouvait sans scrupules, de temps en temps, descendre au billard, voire disparaître, pour un brin de visite aux presbytères voisins du Bex, de la Salvetat, et... de St-Mary, où vous attendaient, en toutes saisons, comme plus tard au Fraysse et parfois à Prunet, quelque truite ou quelque bécasse. Mais le plus clair de ses loisirs, l’abbé Molénat le passait dans sa chambre — qu’avait habitée, jadis, le Père Berthieu — à méditer sur les moyens de mettre en oeuvre les idées qui étaient, de plus en plus, les siennes, — ou dans la paroisse à la recherche de ceux dont il pourrait faire, soit des collaborateurs, soit, tout simplement, des affiliés. Il eut tôt fait d’en convaincre un nombre bien suffisant. Avec son curé, ce fut une autre affaire. Que les moissons fussent maigres, à Roannes, l’herbe rare et la bruyère plus florissante que les topinambours, c’était là, assurément, pour M. l’abbé Vayssières, le motif d’une profonde tristesse. Mais qu’il appartînt à son vicaire d’y porter remède, il ne parvenait même pas à l’imaginer. Et M. le Doyen — l’abbé Gaston —, moins encore. A l’un comme à l’autre, de telles préoccupations semblaient fort étrangères à celles du sacerdoce le second redoutait, plus précisément, l’aventure financière. Mais le jeune abbé avait de la suite dans les idées. Trop modeste pour protester, trop docile pour passer outre, il attendit. Et le jour arriva, où devant les preuves éclatantes qu’il leur avait fournies de sa pondération, de son équilibre et de son zèle, ces réticents de la première heure non seulement lui laissèrent carte blanche, mais se firent ses défenseurs les plus passionnés et devinrent ses amis les plus indéfectibles C’est ainsi, d’ailleurs, qu’on le verrait presque toujours procéder il était rare qu’il abordât l’obstacle de front il préférait le contourner ou le laisser s’user. Plus rare encore, quand sa décision était prise, qu’il acceptât d’y renoncer il y avait chez lui, derrière la mansuétude, une volonté d’acier — avec un art souverain de vous désarmer. *** Mais d’autres difficultés l’attendaient celles que rencontrent, inévitablement, les pionniers, les précurseurs. Si les paysans de Roannes trouvaient sympathique cet abbé, qu’ils sentaient, malgré son jeune âge, remarquablement averti des réalités économiques et sociales ; s’ils admettaient, avec lui, que leur situation, déjà précaire, deviendrait sans tarder catastrophique, s’ils ne renonçaient pas à des méthodes d’exploitation médiévales ; s’ils reconnaissaient que l’individualisme et l’isolement pouvaient leur être fatals et qu’ils deviendraient beaucoup plus forts en s’organisant et en collaborant ; s’ils comprenaient que la promotion du monde rural ne se ferait qu’à ce prix, par contre, les initiatives du vicaire leur paraissaient comporter un certain nombre de risques, dont chacun préférait que ce fût son voisin qui les prît... Car il ne suffisait pas de commander, en masse, des semences ou des engrais il fallait, aussi, les écouler... Comme aucun fiasco ne se produisait, et que, tout au contraire, les résultats donnaient raison aux audacieux, les prudents s’empressèrent de voler au secours de la victoire, permettant, du moins, à l’abbé Molénat de réaliser son premier rêve, en fondant, le 9 mars 1909, le « Syndicat Agricole de Roannes-St-Mary ». Cette organisation en appelait bientôt deux autres, de la même ligne et du même esprit, la Caisse locale de Crédit Agricole, en juillet 1909, et la Caisse locale de la Mutuelle-Incendie, en juillet 1911. Les choses tournaient, déjà, fort rondement, quand la guerre survint et bloqua leur essor les exploitants, pour la plupart, étaient mobilisés, et l’abbé lui-même devait bientôt gagner, comme infirmier, l’Hôpital complémentaire de Hoyat. Ce qu’il y fui, on n’a aucune peine à l’imaginer. Mais on se plut à entendre un témoin l’évoquer Mgr Salat, qui l’y avait rejoint comme blessé. Plus encore qu’aimé — parce qu’il se révélait un pourvoyeur irrésistible du « moral » en même temps que des médicaments — il était admiré, pour sa délicatesse auprès des malades, pour l’art — qui serait toujours le sien — de consoler les mourants et de leur suggérer, au bon moment, les ultimes préparations. On ne l’appelait, d’ailleurs, que « l’Abbé ». Quand la paix l’eut enfin rendu à son presbytère, l’Evêché se trouva devant un problème assez délicat. L’abbé Molénat était à Roannes depuis plus de 15 ans quelle que fût sa modestie, il ne pouvait rester vicaire à perpétuité. Le nommer ailleurs, c’était, quasi-inévitablement, condamner à mort toutes ses entreprises. Or, Mgr Lecoeur en sentait trop le prix, depuis le jour, surtout, où il était venu en personne, bénir la « Maison du Paysan » la paroisse d’Ally se trouvant disponible pour l’abbé Gautier, il nomma curé, sur place, en 1923, M. Molénat. Il en ferait un chanoine en 1931, à l’occasion de ses vingt-cinq ans de sacerdoce. Fort d’un tel appui, en pleine maturité et les mains désormais tout à fait libres, l’abbé Molénat se remit à l’ouvrage, ajoutant, pour commencer, une nouvelle organisation aux troncs qui existaient déjà: la Caisse locale de la Mutuelle Accident (1924). Son prestige ne cessait de grandir. Non seulement il accédait aux deux fauteuils d’administrateur des caisses régionales de Crédit agricole et de Crédit immobilier, mais il accumulait les distinctions et les médailles : mérite agricole, mérite social, etc... jusqu’à la Légion d’honneur, dont la remise par M. Falcimagne, sons la présidence de Mgr Marty, en septembre 1953, fut l’objet de la manifestation sensationnelle que l’on sait. De ces décorations, bien entendu, il ne porta jamais aucune : il appelait cela « faire le guignol ». Mais le labeur croissait dans les mêmes proportions que la notoriété. A toute heure, par tous les temps, il partait, sur son vélo, pour les courses que lui imposait son ministère et... pour toutes les autres, vers Aurillac surtout, où il y avait toujours quelque réunion qui l’attendait, quelque livraison à assurer, quelque démarche à tenter, quelque service à rendre. Il se demandait, un jour, combien de fois, kilométriquement, il avait fait le tour du monde. Mais il ne s’attardait guère à la ville. Et il était rare, en définitive, qu’on ne le trouvât pas chez lui, dans ce petit bureau du rez-de-chaussée qui fut le témoin, pendant 57 ans, du défilé le plus invraisemblable. On y venait, non seulement de Roannes, mais de toutes les communes voisines, et de beaucoup plus loin encore, avec sa confidence, sa peine, son souci, son problème : la feuille d’impôts, l’arrangement de famille, l’assurance à réviser, l’achat du tracteur, la rentabilité de la moissonneuse-batteuse, le dosage des scories, la demande de prêt, de pension, de permis de chasse : il avait des lumières sur tout, servi qu’il était par la clarté de son esprit, la précision de sa mémoire, son ordre méticuleux. Et comme il n’était jamais pressé de vous voir partir on causait, on fumait on trinquait : « -Porte un verre ! » Car cet homme si accaparé savait, à l’occasion, se détendre. Il aimait la promenade, beaucoup plus que les voyages par défaut, d’abord, de moyens, et de loisirs ; par horreur, ensuite, des valises, des sacs, des parapluies. Il n’en fit guère qu’un dans sa vie : celui de Rome (que lui offrit Mgr Marty) pour le jubilé de S. S. Jean XXIII. Il commença d’ailleurs par manquer le train et se perdit, un soir, dans la Ville éternelle. Il était rare, par contre, qu’il déclinât les invitations du ses paroissiens. Repas de famille, veillée dans un village c’était toujours la fête quand il arrivait, avec son sourire, sa politesse jamais en défaut, et le souvenir du dernier tour qu’il avait gentiment joué à quelque innocent. Mais plus volontiers encore, il recevait ses amis. Sa table, si frugale quand il était seul, devenait, ces jours-là, beaucoup plus que confortable, — à quoi, d’ailleurs, il ne vous laissait guère le temps de prêter attention : causeur délicieux, il avait l’ironie à fleur de peau, toujours prête à intervenir, avec une facilité inégalable à saisir instantanément — sans la moindre cruauté — le ridicule d’une situation, ou le comique de l’incident le plus futile, dont il vous faisait une épopée ! Quand des convives comme l’Abbé Fric, l’abbé Lissorgues, l’abbé Bromet, ou... Mgr Maisonobe, venaient attiser ce feu d’artifice, cela valait, vraiment, le dérangement. Chacun sait, en effet, l’affection et l’estime que l’Evêque de Belley porta toujours à son humble ami (1). La dernière fois qu’il vint à Roannes, M. Molénat se trouvant particulièrement en verve, l’hilarité fut bientôt à son comble. Son Excellence en perdait les lorgnons et le souffle son domestique en était à ce point stupéfait, qu’il courut s’informer à la cuisine : «Quel est donc ce curé qui fait rire notre évêque comme ça ? » (1) Supérieur du Grand-Séminaire, il l’invitait, de temps en temps, à venir parler des « oeuvres de Roannes » à ses jeunes abbés, trop heureux de mettre sous leurs yeux celui qu’il désignait, sans hésitation, comme « le premier curé du diocèse ». *** Une joie profonde l’habitait : la joie de se sentir prêtre, ce qu’il était pleinement, fondamentalement il n’y avait pas, en lui, deux vocations qu’auraient pu séparer des cloisons plus ou moins étanches il avait une seule vocation, qui était à la fois sacerdotale et sociale, le service de Dieu passant, pour lui, par le service des hommes. Et ses interlocuteurs ne s’y trompaient pas. L’œuvre maîtresse, pour lui, n’était ni son syndicat ni l’une ou l’autre de ses Mutuelles, c’était son école. Tout le monde savait qu’il y tenait comme à la prunelle de ses yeux, et ce n’était un mystère pour personne qu’il lui consacrait le plus clair de ses ressources personnelles. Sa dernière réalisation, ce fut une église, celle de Saint-Mary, que vint bénir Mgr Pourchet, en juillet 1962. Et les paroissiens de Roannes lui étaient reconnaissants de la peine qu’il se donnait, aux grandes fêtes, pour décorer la leur, des jours entiers qu’il passait à confectionner des bouquets, des guirlandes, avec les monceaux de fleurs qu’il rapportait sur son porte-bagage Il suffisait, d’ailleurs, d’avoir des yeux, pour découvrir, au fond de son âme, les pins authentiques des vertus sacerdotales : cet homme si cordial était d’une prudence et d’une réserve extrêmes, qui lui valaient, à tous moments, le respect le plus absolu. Cet homme réaliste croyait aux actes plus qu’aux discours, et sa charité était sans limites. Cet homme considéré était un modeste, avec une horreur physique du bluff et des faiseurs d’embarras. Cet homme qui aurait pu être à l’aise, vivait dans la pauvreté, nul ne mania des sommes plus considérables, et nul ne fut, moins que lui, un homme d’argent: « c’est l’une des plus belles âmes sacerdotales que j’aie jamais rencontrées » : c’est l’Archevêque de Reims qui nous écrivait cela, naguère. Il nous pardonnera bien de le citer Il n’est pas étonnant qu’un prêtre de cette race ait été un éveilleur de vocations, qu’il ait conduit à l’autel, outre son neveu, trois enfants de sa paroisse, qu’un quatrième se prépare, à Clermont, et que deux filles de Roannes aient monté le sentier de la Visitation. Avec ses séminaristes, comme en toutes choses, il avait sa manière, assez inattendue. Sa maison et sa table étaient les leurs, pleinement et en permanence. Mais, de leur vocation, il ne leur parlait pour ainsi dire jamais. Par respect d’abord, de leur liberté, plus encore parce qu’il avait l’art de suggérer plutôt que de dire, se contentant, aux heures inévitables des difficultés ou des hésitations, de redoubler, à leur égard, d’attentions et de gentillesse. *** Il est trop clair, il en avait pleinement conscience, que des activités aussi diverses ne lui auraient pas été possibles sans la collaboration familiale dont il a, sans cesse, bénéficié celle de son neveu (dont la « 4 CV» connaît depuis beau temps par cœur tous les virages de ces 10 kilomètres), et celle de ses trois sœurs. C’est la plus jeune, Noémie, qui devait partir la première, à 48 ans. Mais son souvenir, là~bas, n’est pas près de s’éteindre, pour sa distinction, son rayonnement, et la variété de ses talents secrétaire, catéchiste, infirmière, directrice d’école et de cours ménager, organiste... Elle était tout cela, tour à tour ou simultanément, avec une aisance qui n’avait d’égale que sa discrétion. Elle n’avait quitté ses études, et peut-être renoncé à la vie religieuse, que pour devenir, auprès de son frère, ce merveilleux vicaire « Adressez-vous à ma sœur ». C’est elle, incontestablement, qui contribua le plus à faire du presbytère, cette maison extraordinaire, ce « Béthanie », dont parlait l’abbé Alphonse Cros, où la joie coulait à flot, et d’où l’on repartait, toujours, meilleur. Maria n’était pas moins étonnante, à sa manière celle de la bonté et de l’indulgence. Elle passait sa vie à inventer le plaisir qu’elle pourrait vous faire ; elle eût voulu tout avoir, pour pouvoir tout donner. Et l’on se demandait à quel sinistre assassin elle n’aurait pas fini par trouver une excuse. Avec les enfants, surtout, il fallait la voir ! C’était étrange, et magnifique : on bénit le Ciel d’avoir rencontré, sur sa route, une telle créature. Quand elle mourut à son tour, après sa vénérable mère en février 61, Eugénie resta seule, et sa tâche allait être bien lourde : pour éviter à son frère des charges supplémentaires, elle voulait conserver, quoi qu’il lui en coûtât, le rôle qu’elle assumait, depuis des années, dans la gestion de l’école. Elle n’y renonça que lorsque ses forces menacèrent de la trahir, et qu’elle comprit que l’abbé, maintenant, avait besoin de sa présence constante. Il leur arrivait, en ce tête-à-tête, de se demander lequel des deux disparaîtrait le premier : ce fut lui. Mais s’il lui a été dur de le voir partir, n’aurait-elle pas souffert davantage encore de te laisser tout seul ? Elle emporte, comme ses deux sœurs, notre infinie reconnaissance, et notre espoir que dans sa retraite, elle pourra longtemps veiller, avec ses deux frères, sur toutes ces tombes chères. *** Comme M. le Curé restait jeune, malgré ses 82 ans, il semblait à ses paroissiens que cela durerait toujours : avec quelle tristesse ils le virent fléchir, peu à peu, tout au long du dernier été, puis s’aliter et prendre, finalement, le chemin de la clinique. Il allait y souffrir comme il avait vécu, avec courage, sans une plainte, même quand la douleur lui contractait le visage, voire avec un brin d’humour. Il conservait, pour chacun, son éternel sourire. A la Religieuse qui lui demandait, quand il eut reçu le sacrement des malades : « Vous êtes content, maintenant, Monsieur le Curé ? », sa réplique fut immédiate : « Il ne manquerait plus que ça ! » Aux prières qui lui étaient suggérées, il s’associait avec une ardeur qui rappelait le mot splendide de Mgr Maisonobe : « Je veux mourir avec élan ». Lucide jusqu’à la fin, il venait de communier, quand ceux qui l’entouraient l’entendirent distinctement prononcer ces mots, les derniers qui soient tombés de ses lèvres : « Que je vous aime ! ». Mais ils n’eurent pas le sentiment qu’il s’adressât à eux sans doute voyait-il, déjà, le Ciel s’entrouvrir, et des bras, innombrables, se tendre vers lui.
Les Relais de l’Admiration Pour camper parfaitement la silhouette du chanoine Molénat et les grandes étapes de sa carrière et de son action, nous ne saurions mieux faire que d’ajouter à l’hommage de M. le chanoine Gram ont des extraits de la presse cantalienne qui ont jalonné chacune de ses réalisations et mis en lumière sa personnalité. Dans « La Croix du Cantal » du 12 juin 1932, M. le chanoine Lissorgues sous le titre Vingt-cinq années d’action rurale, écrivait déjà : Il est, dans le canton de Saint-Mamet, à deux lieues et demie d’Aurillac, une bourgade que rien ne signale à l’attention publique. Elle ne contient aucune ruine pittoresque. Elle n’est point remarquable par la fertilité du sol ni par la beauté du site. Roannes Saint-Mary, petite commune, dont le maigre territoire est arrosé par quelques ruisselets qui chantent sous les vergues et où grandissent, parmi beaucoup de risques, un assez grand nombre de truitelles. Roannes-Saint-Mary possède cependant un renom parmi les communes du Cantal. On sait qu’il s’y trouve une organisation agricole qui rayonne sur le voisinage et qui n’a point d’égale en activité et en perfection dans notre département. Cette organisation est l’œuvre d’un prêtre dont le nom est béni par tout un peuple de ruraux, l’abbé Molénat. Qui ne l’a pas rencontré, juché sur sa bicyclette, pédalant de jour et même de nuit pour le service de ses paysans. Le paysan, avec quel accent il prononce des deux syllabes, de sa voix presque enfantine, comme tout son corps chétif qui est pourtant d’un bon métal, et qui résiste à de cruelles violences. Syndicat, mutuelles, caisse de crédit, assurances sociales, tous ces organismes fonctionnent à Roannes St Mary, quelques uns depuis déjà un quart de siècle. Quelle patience il a fallu à l’abbé Julien Molénat pour venir à bout de tout l’individualisme qui caractérise les ruraux ! Que de conversations patientes ! Que de démarches laborieuses. Que d’obstination dans la poursuite du but, à savoir l’organisation de la profession agricole et la mise à profit des lois existantes. L’abbé Molénat était digne, par la justesse de son jugement, pair ses vertus sacerdotales, par l’agrément de son caractère, de briller dans les postes les plus importants. Nulle part ce me semble, il n’eût été au dessous de sa tâche. Toutefois il a voulu rester fidèle à ses chers agriculteurs, et Monseigneur l’Evêque, un certain jour, dans un banquet célébré à la maison du Paysan, prit en public l’engagement de laisser M. Molénat à ses amis de la terre. Mais le prélat a recouvert ses frôles épaules de la rosette moirée des Chanoines. Déjà, d’ailleurs, le Gouvernement de la République avait décoré le vaillant curé du Mérite Agricole. L’œuvre sociale de M. Molénat n’est que la partie accessoire de son labeur sacerdotal. Il soutient une école libre florissante. Il a transformé magnifiquement son église. Nulle part les fêtes religieuses n’ont plus d’éclat qu’à Roannes-SaintMary... Les plus beaux auditoires, formés par des paysans particulièrement éclairés, c’est dans l’église de Roannes, parée comme un quartier du Paradis, qu’on peut les trouver. Dimanche dernier, quatre cents paysans étaient rassemblés autour de l’abbé Molénat. Ils étaient venus de toute la région où s’étend la bienfaisante influence de ce curé social. Il ne s’agissait pas de politique les élections sont terminées. Il est vrai qu’un remarquable orateur, député depuis hier, était venu de Bordeaux, mais ce n’était pas pour solliciter les suffrages. L’éloquent M. Henriot, s’il enchanta son magnifique auditoire, semblait lui-même profondément saisi, par le spectacle qu’il avait sous les yeux. Nos lecteurs liront ailleurs le récit sommaire de cette journée, que l’averse incessante ne réussit pas à troubler, et au cours de laquelle furent rappelées vingt cinq années d’action rurale. Pour nous, à qui la joie n’a pas été donnée d’apporter dimanche à notre ami M. Molénat, qui est si souvent à la peine, la sympathie de notre présence, nous sommes heureux de lui dire ici, avec tous les paysans du Cantal qui nous lisent, notre cordiale affection. Témoignage du Père MenfoutéEn date du 5 mai 1940, M. le chanoine Lissorgues, directeur de « La Croix du Cantal », alors mobilisé, recevait une lettre du Père Menfouté. Cette lettre, au ton humoristique, mais d’une sincérité si spontanée, constitue le premier hommage, jailli de l’âme populaire, à l’adresse de l’inimitable Curé de Roannes. La voici. Mon pauvre Monsieur, Je peux pas vous dire mon contentement, ma satisfaction de la visite que vous m’avez faite la semaine dernière par le fait que vous étiez en permission, et de la promenade en automobile jusqu’à Roannes, chez le Capelot de l’endroit. Celui là non plus, je ne le connaissais pas, pas même de vue. Il passe souvent en bicyclette, paraît-il, mais il pourrait me passer dix fois par jour sous le nez que ce serait pareil ; quand j’entends un esquilou, sitôt je tire vers le bas et passe qui voudra. Pourtant, faut vous dire que j’avais souvent entendu parler de lui, comme d’un Capelot extra, donnant un moud sur tout laiterie, fromages, cabécous, assurances, syndicats, et les autres, tourteaux et truffes de semences, chaux vive et agricole, plâtres et ciments... je ne sais pas quoi encore. Il paraît qu’à Roannes, on le changerait pas pour un autre, et que si, par malheur, l’évêque de Saint-Flour s’avisait de l’envoyer ailleurs, même à Arpajon, ça serait la révolution, et qu’alors à Roannes où on lui refuse rien de ce qu’il demande, il trouverait pas un char pour porter son mobilier, et pas personne pour l’aider à charger; et tant plus il sortirait tapis et cadières par la porte, tant plus on les ferait repasser par les fenestres. Je suis en confusion qu’il m’ait si bien traité à ce repas de miétjour, que j’étais tout honteux de tenir cette place du milieu, en face directe de lui. Une autre fois, mon pauvre Monsieur, laissez-moi à l’oustal. A tous les coups, je risque de vous faire bregonge en disant une niciade ou foutant une maladresse que j’ai manqué de rien, l’autre jour, de faire chavirer la soupière de potage sur l’eschine de cette brave Noémie. Ah ! cette Noémie, en voilà une autre cuisinière de marque, plus pire encore, à mon avis, que celle du Fraysse. Qu’elle truffade on a mangé. Je m’en suis couflé comme un pat. Puis, voyez-vous, c’est pas tant de tuster sur un plat bien trafiqué que d’avoir preuve probante qu’on vous le porte avec plaisir, les oeils bien ouverts. Ici, notre Mariannou a toujours la mine d’une porte de prison ; qu’elle prenne, qu’elle donne, qu’elle parle, qu’elle marche, c’est toujours pareil, on dirait une cate qu’on lui monte sur la couéte. Quoi vous dire encore ? Ah j’allais oublier, et pourtant c’était la raison que j’avais de vous écrire. J’en reviens pas de ce Capelot de Roannes. Vous devineriez jamais le pourquoi-comment. Eh bien ! voilà Moi, j’avais toujours eu l’idée que c’était un foutraou d’homme, ce Curé ; qu’un sac de cent kilos devait pas l’embarrasser, un homme d’attaque, quoi, pour faire le métier qu’il fait. Je tombais de quiou, en moi-même, quand vous me l’avez mis en présentation magre comme un clabel, petitou comme un rat ; l’asé mé fouté, tout bistit, tout trempé, bicyclette comprise, il pèse pas 50 kilos. Une fois de plus, j’ai compris que les hommes, c’est pas comme les piboules. Les piboules, tant plus elles sont longues, grosses et droites, tant plus elles valent. Le monde, c’est pas pareil. Sans adissias. MENFOUTÉ.
La croix de la Légion d’honneur Les Pouvoirs Publics confirment la reconnaissance populaire. La croix de la Légion d’honneur est décernée à M. le chanoine Molénat. Dimanche 20 septembre 1953 demeure une journée mémorable. La Presse a longuement parlé de cette cérémonie, préparée avec un zèle affectueux, vécue dans la liesse unanime. Les genévriers font une haie d’honneur sur le chemin de la Cure. Et, sur l’autel, les lourds épis de blé, mêlés aux touffes de gui, symbolisent l’optimisme fécond de celui qui, s’inspirant du sacerdoce, est devenu ce Prêtre-Paysan dont ne s’est jamais démenti le dévouement. L’éditorial du « Cantal Indépendant » a pour titre
UNE FETE DE LA GRATITUDE ET DE L’AMITIÉ Ce qu’il faut reprocher le plus à ceux qui s’acharnent à défigurer la France, c’est qu’ils nous ont fait perdre jusqu’à l’Espérance. Il est heureusement des îlots de résistance, où se maintiennent les vertus ancestrales. Et c’est ainsi que dimanche (20 septembre) un observateur attentif, égaré dans la « zone témoin » de Roannes-Saint-Mary, pouvait retrouver des raisons de croire en la force française. Une commune en fête. Partout des sapins fleuris. Même des arches triomphales faites de verdure. Tout un peuple aux yeux clairs accouru des villages environnants. Des tambours, des clairons. Et la théorie des personnages le Pasteur du diocèse, le député-paysan, ancien et futur Ministre, les fonctionnaires, les élus des organisations agricoles, les maires du canton, de nombreux prêtres et non des moindres, le cortège toujours émouvant des Combattants et des Anciens Prisonniers de guerre. Cette fête que noyait la brume d’un automne sévère, le chanoine Molénat en était le héros.., et la victime. Car, c’est assurément contre son gré, qu’à l’occasion de sa nomination au grade de Chevalier de la Légion d’honneur, il dut accepter d’être célébré à l’égal d’un vainqueur. D’incroyables, mais éloquents thuriféraires lui infligèrent ces éloges qu’on réserve d’ordinaire à ceux qui ont eu le bon goût de disparaître et qu’on célèbre d’autant mieux que personne n’a rien a redouter d’eux. A l’instant où il peut, enfin répondre à cette profusion de panégyriques, le chanoine Molénat gagna la coupe de l’éloquence les mots lui manquaient, bien sûr. Aux larges effets oratoires, il opposa le simple langage d’un cœur bouleversé. Et c’est à tous ceux qui l’aidèrent dans sa mission pastorale et rurale qu’il reporta les hommages à lui décernés. Il nous permettra bien de répliquer que s’il n’avait été le guide tenace et le précurseur averti, s’il n’avait bataillé contre la routine et les préjugés, si la flamme de l’apôtre n’avait habité son cœur, Roannes-Saint-Mary ne serait pas, à cette heure, citée en exemple. Quel exemple, en effet. Et quelle leçon ! Une nouvelle fois, la preuve est donnée que, seules, les âmes nobles et fortes, assurent chez nous la continuité française et que la vérité de notre résurrection est dans l’obscur et quotidien labeur de ces ouvriers au cœur désintéressé, de ces semeurs d’idéal et dispensateurs de bonté. » FLAMBEAU.
L’au-revoir ALLOCUTIONS PRONONCEES LE JOUE DES OBSEQUES DE M. LE CHANOiNE MOLENAT LE LUNDI 2 DECEMBRE 1963
M. BENOIT LAVERGNE. MAIRE DE ROANNES-ST-MARY Monsieur le Curé, A l’heure où vous allez quitter le territoire de cette commune, j’ai le pénible, mais impérieux devoir, au nom du Conseil municipal, et au nom de toute la population, de vous dire l’ultime Au-Revoir, l’ultime Merci. Ce que vous avez fait, durant ces cinquante-sept années, pour la paroisse de Roannes, pour le bien spirituel de ses fidèles, c’est ce qu’a dit, tout à l’heure, à l’église, une voix particulièrement autorisée. Ce qu’il appartient au maire de Roannes de souligner, c’est ce que vous avez fait pour sa commune, et pour le bien matériel de ses administrés. Tout jeune vicaire, vous étiez déjà animé d’un sens social réel et profond, qui vous a tout aussitôt orienté vers ces organisations agricoles dont vous êtes toujours demeuré le secrétaire et l’animateur. Votre âme paysanne, jointe à la finesse de votre esprit, vous permettaient d’entrer de plain-pied dans les problèmes que l’on venait vous demander de résoudre. Et votre cœur, votre générosité vous ont fait vous dévouer, vous sacrifier, de jour et de nuit, jusqu’à l’extrême limite de vos forces. Si Roannes-Saint-Mary est aujourd’hui souvent cité en exemple, pour la rapidité de son évolution, pour le niveau de vie de ses habitants ; si, à l’inverse de tant d’autres communes, elle voit ses jeunes, dans leur plus grand nombre, se maintenir à la terre, c’est à vous, pour une large part, qu’elle le doit. A votre famille également, nous disons notre gratitude à vos trois sœurs, à votre neveu, qui vous ont toujours si bien secondé. Oui, Monsieur le Curé, Merci, et Au-Revoir
M. CANTOURNET PRESIDENT DES A.C. DE 14-18 Monsieur le Curé, Les Anciens Combattants de 14-18, les Anciens Prisonniers de 39-45, les Anciens d’Algérie, les voici tous, envahis par la même émotion, devant votre cercueil. Ils sentaient tellement que vous étiez des leurs ! Et ils n’oublient pas, avec quelle fidélité, à chaque Onze novembre, vous organisiez la cérémonie pour le repos de leurs morts. Ils n’oublient pas que, chaque fois, c’était vous qui décoriez le Monument ; vous qui prépariez, sans qu’on vous le demande, les gerbes traditionnelles. Ils n’oublient pas votre activité au sein de la Croix-Rouge, comme en tant d’autres domaines, à la triste époque des envois de colis. Enfin, nous avons tous vu quel chagrin fut le vôtre, lorsque Antoine Bonnet ne revint pas d’Allemagne ; ou encore, plus récemment, quand Marcel Fel tomba en Algérie vous étiez comme un père, qui avait perdu un enfant. C’est pour tout cela, Monsieur le Curé, pour tant de fraternité, pour tant de charité, que nous aussi, les Anciens Combattants, nous vous disons Au-Revoir, dans la tristesse, mais dans l’espérance.
M. DEPIERRE DIRECTEUR DE LA CAISSE DE CREDIT AGRICOLE Cher Monsieur le Chanoine Molénat, « La vraie grandeur est libre, douce, familière, populaire. Elle se laisse toucher et manier. Elle ne perd rien à être vue de près. Plus on la connaît, plus on l’admire. » Cette pensée de La Bruyère vient naturellement à l’esprit quand on désire évoquer votre grande et noble figure, cher Monsieur l’abbé Molénat. Il est du devoir des organisations agricoles du Cantal de vous dire un dernier adieu à vous qui fûtes un de leurs administrateurs les plus actifs, les plus éclairés, les plus dévoués qu’ils ont pu, pendant de longues années, apprécier et estimer. Doué d’un sens précis des réalités économiques et sociales, vous avez pris rapidement conscience que le monde agricole pouvait trouver dans l’association un remède aux maux dont il souffrait. Vous vous êtes efforcé de faire comprendre aux agriculteurs qu’ils ne devaient plus rester isolés, que leur union était nécessaire, et vous êtes passé à l’action. Vous avez fondé le 9 mars 1909 le Syndicat agricole de Roannes-Saint-Mary ; le 4 juillet 1909 la Caisse locale de Crédit Agricole ; le 21 juillet 1911 la Caisse locale d’assurances mutuelles agricoles Incendie ; le 3 décembre 1924 la Caisse locale d’assurances Mutuelles agricoles Accidents. Depuis la création de ces organisations, vous en étiez le secrétaire dévoué. La parfaite connaissance que vous aviez ainsi acquise des principes et des techniques de ces institutions vous désigna à l’attention des sociétaires de la Caisse Régionale de Crédit Agricole Mutuel qui vous nommèrent administrateur le 25 mai 1920. On vous trouvait fidèle à toutes les réunions du Conseil d’administration et attentif à tout ce qui se traitait en leur sein. Vous avez largement travaillé pour votre part au grand édifice du Crédit agricole dont la construction cache tant d’efforts anonymes. Jusqu’à la fin de vos jours, vous avez été intimement mêlé à la vie de notre Maison. N’ayant pour autrui qu’amabilité, bienveillance et compréhension, vous saviez accueillir vos visiteurs avec la plus exquise bonne grâce. Votre inépuisable bonté, jointe à votre aménité, vous inspirait la politesse la plus rare, celle du coeur. Pendant de longues années, vous n’avez eu d’autre récompense, comme tes hommes modestes, que l’estime des témoins de votre action. A Mourjou, maison natale de M. l’abbé Julien Molénat on aperçoit la forge, encombrée de brabants. C’est là qu’il prit contact, dès son enfance, avec les problèmes des Ruraux. Aussi, tous vos amis éprouvèrent-ils une joie sensible quand ils virent épingler sur votre poitrine, la croix de la Légion d’honneur que vous aviez si bien méritée. Nous ne saurions mieux rendre hommage à votre mémoire qu’en résumant d’un seul mot ce que fut votre vie. Fidélité à vos origines modestes. Fidélité à l’idéal mutualiste auquel vous avez consacré plus de cinquante années de votre existence. Fidélité à la foi de votre baptême et à l’idéal de votre sacerdoce. Cher Monsieur l’abbé Molénat, soyez rassuré. Vous nous avez montré la route, et ce que vous n’avez pu réaliser, d’autres, demain, le feront en souvenir de vous, et votre vie sera pour tous ceux qui vous ont connu et aimé, une grande leçon de courage, de travail, de persévérance. Puissent, Mgr l’Evêque et son clergé, ainsi que votre famille devant lesquels nous nous inclinons avec tristesse, mesurer, par la présence de tous ceux qui entourent leur cher disparu, ampleur de la sympathie et de l’estime qu’il s’était acquise et par cela même, être assurés de la part que nous prenons à leur immense chagrin. Cher Monsieur l’abbé Molénat, jouissez désormais du vrai bonheur promis « au bon et fidèle serviteur ». Hommage de la Presse :« LE PAYSAN DU CANTAL » « ...Roannes et son curé étaient le phare qui éclairait et attirait les jeunes paysans déjà convaincus de la nécessité de l’organisation des agriculteurs. Le chanoine Molénat avait, en vivant les difficultés de ses paroissiens, touché du doigt leurs problèmes, souffert avec eux de leurs peines. Il chercha dans son âme de prêtre le moyen de secourir ses paroissiens. Il le trouva dans le plus grand, le premier des principes chrétiens qui illumina toute sa vie la charité. Ce principe il sut l’adopter aux besoins matériels, intellectuels et spirituels des petits paysans de sa paroisse. Les résultats prouvent qu’il ne s’était pas trompé. C’est parce que l’abbé Molénat avait une âme d’apôtre qu’il fut un précurseur et un réalisateur. Si ses yeux ne perdaient jamais le Ciel de vue, ses pieds ne quittaient jamais la Terre... » — Paul BESSE. « LA VOIX DU CANTAL » « Jamais plus paroisse rurale n’a ressenti le vide immense que laisse un Prêtre demeuré cinquante-sept années durant à son service, Fait unique dans le diocèse M. l’abbé Molénat, nommé vicaire à Roannes, au lendemain de son ordination, avait été comme « plébiscité » pour qu’il accepte les fonctions de curé, et qu’il les assume lui-même jusqu’à la mort. La Providence, qui, le dotant de qualités pastorales surprenantes, avait approuvé cette nomination à vie, s’est tout de même réservé de fixer le jour, qui demeurera mémorable, celui de son départ vers Dieu. Ce jour a été la veille de l’Avent. Ainsi l’abbé Molénat semble-t-il achever le cycle de ses activités, et, d’un large sourire, boucler la longue et seule étape de sa vie, de la Saint-Pierre 1906 jusqu’à la Saint-André 1963. Ah ! le magnifique apôtre, qui, pour remplir les tâches de son ministère et rejoindre la paysannerie au fond des villages, n’a voulu se servir que d’une bien modeste bicyclette et, sur la fin, d’un vélomoteur « bon marché ». Dieu l’a accueilli au bout de l’Etape. Pour la dernière fois, il va franchir le seuil de ce Presbytère où il tenait secrétariat social et rural. L’on était accoutumé ici, à l’heure des offices, à voir s’acheminer, coude à coude, en une conversation-conseil, M. le curé et l’un de ses paroissiens en quête d’information et si le premier empruntait en toute hâte le sentier de la sacristie, l’autre s’en allait parfois à son labeur, nullement inquiété par le regard du Prêtre. M. l’abbé Molénat, d’une extrême discrétion, portait à l’autel le poids des difficultés rurales sans exiger que les bénéficiaires de son dévouement s’en aillent régulièrement le rejoindre à la prière. Mais, au jour de ses obsèques, ils sont venus de partout, d’Aurillac et des communes voisines, pour introduire leur Curé en cette église qui garde le secret de son action. Le catafalque est revêtu du camail de chanoine sur lequel brille la croix de la Légion d’honneur. Tandis que M. le chanoine Carrier, doyen de Saint Mamet, célèbre la messe, et que le groupe des Prêtres assure les chants funèbres, la foule se fait recueillie. Au chœur, ont pris place les membres du Conseil municipal, groupés autour de M. le maire, les Anciens combattants avec leurs fanions. Mgr SaInt et M. le chanoine Gazais représentent Mgr l’Evêque de Saint-Flour. Les enfants des écoles, conduits par leurs maîtres, se pressent devant la Sainte Table. L’église n’est pas assez vaste. Et, malgré le vent d’automne qui souffle avec violence, chacun des assistants essaie de se faire tout proche de cet intrépide Curé de campagne, qui, au delà d’une silhouette frêle et menue, a donné vigoureusement toute la mesure de sa foi, toute l’ampleur de sa compétence au service de ceux dont il ne cessait de porter l’inquiétude. Prêtre d’avant-garde, s’il en fut, mais le cher Abbé, disciple autrefois de Mgr Saliège, avait su, avec sagesse et prudence, mettre en réalisations concrètes ce que certains de ses confrères, tel surtout M. le chanoine Ch. Fric, ancien curé de Marcolès, ébauchait en projets. De très bonne heure, il fut apôtre du syndicalisme paysan, précurseur de l’organisation agricole, animateur de coopératives, caisses de mutuelles et assurances vieillesse, qui, il y a quelque quarante ans, ne constituaient que les balbutiements du syndicalisme moderne. Toujours en contact avec les problèmes qui rendent âpre la tâche des ruraux, M. l’abbé Molénat n’avait de cesse qu’il n’ait trouvé le moyen de dissiper le malaise, de fournir la clé technique et opportune qui ouvre espoir et réussite. Bref, entre le presbytère et l’église, sur ce bout de chemin qu’une fois ou l’autre tous les chefs d’exploitation ont parcouru avec lui, l’on n’effacera pas les traces d’un tel Bienfaiteur, pas plus que dans les cœurs ne disparaîtra le souvenir d’un Père si attentif. Avant l’absoute, Mgr Salat retraça la vie sacerdotale de M. l’abbé Molénat. Et s’il s’attarda à donner quelques détails pittoresques de cette carrière incomparable, il reprit cette phrase du saint Pape Pie X : « Quel trésor qu’un Prêtre bon ! » pour mettre en relief les divers chantiers sur lesquels M. l’abbé Molénat avait appliqué cette volonté de bien. Si, sur le plan matériel et social, la vie féconde du cher Curé peut se placer entre les deux encycliques pontificales Rerum Novarum de Léon XIII et Mater et Mayistra de Jean XXIII, sur le plan spirituel, elle se situe en ces Familles chrétiennes qui ont été marquées par son éducation, et surtout en ces vocations qui ont fleuri sur la paroisse de Roannes. Promotion rurale, et relève sacerdotale ont marché de pair. Quel magnifique palmarès. A l’issue de la cérémonie, le cortège s’organise. Beaucoup apprendront, ce jour-là, que M. le curé de Roannes était un enfant de Mourjou, et que, parmi les siens, il demeurait le véritable conducteur et conseiller de la famille. Après les allocutions, la plupart des assistants vont prendre la route de Mourjou, saluer l’église de son baptême, et prier. M. l’abbé Malbert, curé de Mourjou tint, malgré l’heure tardive, à formuler une demande: « Vous qui avez rendu tant de services aux paroissiens de Roannes, il faut que vous accordiez au moins un service à vos compatriotes, veiller à la persévérance de nos quatre jeunes séminaristes I » Un Prêtre ne meurt pas. M. l’abbé Julien Molénat poursuivra sa tâche : sa famille, son diocèse, ses paysans peuvent y compter. »
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