Un cantalien à Paris (Les trains Bonnet - 1929)........

Louis Bonnet ne manqua pas d’utiliser à des fins politiques, les retombées bien méritées, de cette réussite. Quelques critiques ne manquèrent pas de naître cependant, auprès des candidats au voyage : certains ne comprenaient pas pourquoi ils devaient accepter tel itinéraire, plutôt que d’arriver directement chez eux, d’autres auraient préféré une autre Compagnie. Un compatriote demanda un jour, si les trains spéciaux avaient un fourgon pour les chiens ; la Compagnie l’accorda, mais sans réduction !Il va sans dire que ces voyages n’offraient que des wagons de deuxième et troisième classe. Mais pourrait-on penser que des auvergnats estiment justifié de faire la dépense d’une première, que d’ailleurs leur condition sociale ne leur permettait  pas ?

A la date annoncée, Léon s’était donc rendu au journal, boulevard Beaumarchais, sans trop savoir. Il y avait un chahut indescriptible. L’escalier était envahi, le bureau pris d’assaut. des vitres avaient été cassées et avec le personnel, le concierge avait été molesté. 4000 billets avaient été vendus dans la saison. Il y avait plus de demandes que de possibilité, et l’annonce au dernier moment, des horaires, ne facilitait pas une réservation plus digne.

Il était parvenu à se frayer un passage et maintenir sa place à grand peine. Il ressortit fort tard, plutôt froissé, mais le billet en poche, il l’avait payé 230 francs en aller et retour de troisième classe. Encore lui avait-il fallut montrer sa carte d’identité et son certificat de travail, car la fraude allait bon train (elle aussi !) et des non régionaux achetaient parfois des billets qu’ils revendaient avec un profit substantiel.

            Léon se revoyait dans le tohu bohu de la gare d’Austerlitz. Le quai était investi par les compatriotes qui faisaient grand bruit, sous le regard réprobateur des autres voyageurs, qui avaient cependant grand mal à cacher leur curiosité. Ca criait, ça courait, ça bourdonnait, ça se prenait les pieds dans les paquets, croulant sous les baluchons et les victuailles. Le patois se mêlait au français, et l’on avait déjà un avant goût du pays natal.           

Il finit par repérer son wagon : peint noir et vert, avec un marchepied tout du long d’une seule pièce, de longues poignées en cuivre aux portières marquées d’un III doré distinguant la classe. Les marches étaient hautes et les portières lourdes et bardées de serrures de sûreté, il fallait se hisser à l’intérieur.

Il n’y avait pas de compartiments. Seules les banquettes, dos à dos, séparaient des groupes de quatre. Le dossier était en bois, la banquette et l’appui têtes, en moleskine . Les portes bagages communiquaient, au dessus des banquettes, et des valises enfoncées un peu trop violemment, ne manquaient pas de basculer de l’autre côté, en retombant de quelques kilos, sur le voyageur opposé. Les protestations en auvergnat, étaient particulièrement rudes pour le maladroit! Au centre du plancher, sous une plaque métallique, circulait le chauffage, généralement froid ou brûlant. Une énorme ceinture de cuir, permettait de monter ou descendre les vitres.

Le journal payait deux musiciens par voyage, joueurs de cabrette. En attendant le départ, ils se déchaînaient pour faire danser les plus jeunes. Plus tard, tout au long du voyage, durant les longs arrêts nécessaires à la reconstitution des pleins d’eau et de charbon, ils remettraient ça sur le quai, parfois dans la nuit …

Le train avait eu du mal à partir, tellement il était long. Il s’ébranla lourdement chargé, les portières claquèrent, les chapeaux et les mouchoirs s’agitèrent. Sur les quais, les parisiens étaient ébahis, les employés de la Compagnie plus encore : ils n’avaient jamais rien vu de pareil.

De Paris à Aurillac, ce ne fut que chants, rires, et propos égrillards. Pas d’autres arrêts que ceux nécessaires pour refaire de l’eau pour la machine, tandis que les voyageurs en profitaient pour descendre et faire le contraire…

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