Un cantalien à Paris (Les trains Bonnet - 1929)........

         Une fois arrivé au pays, le train s’arrêtait dans chaque commune traversée. Ceux qui descendaient, un peu engourdis, était alors partagés entre le regret de quitter les amis du voyage, et l’excitation de respirer l’air du pays et de retrouver les siens. Les bagages étaient passés par les fenêtres, avec l’aide de ceux qui restaient.

Ceux là, poursuivant leur chemin, avaient maintenant les vitres ouvertes. Nez au vent, le visage cinglé par le froid du matin, bravant les escarbilles, ils profitaient des courbes de la voie, pour regarder la machine s’époumoner toutes bielles en action. Parfois un paysan soulevait son chapeau pour répondre au salut des voyageurs. L’air vif de la montagne chassait les miasmes de la nuit, la chaleur humaine et les relents des détritus jonchant le plancher.

Beaucoup de voyageurs descendaient à Aurillac, mais peu étaient de la ville, et comme Léon, ils se répandaient en hâte hors de la gare, pour trouver place dans les autocars et poursuivre leur voyage jusqu’à Montsalvy, Entraygues, Mur de barrez ou Laguiole.  

Léon sortit de sa rêverie. Tout ça c’est du passé. Il est dans le train du retour et on ne peut pas dire que l’ambiance est aussi joyeuse. Après avoir longuement et soigneusement roulé sa cigarette, il mouilla le papier maïs dans un aller retour de la langue, et l’alluma, la tête penchée et les yeux mi clos, pour éviter la longue flamme du briquet  (les auvergnats ont le sourcil broussailleux !)

Un compagnon le poussa du coude en lui lisant une nouvelle locale parue dans un journal auvergnat :

« - eh le Cantalou, écoute un peu ça : - Le 9 mars, Besombes glissa sur la glace et se fractura la jambe droite. La fracture a été réduite à l’hôpital d’Aurillac » et il ajouta dans un rire sonore : « - tu vois, on va encore dire que les auvergnats cherchent des réductions partout ! »

Puis content de lui, il tira son panier de sous la banquette et des odeurs de victuailles réveillèrent l’appétit de tout le wagon. Tous sortir leurs provisions. Puis l’un d’eux entonna une chanson du pays, en patois, et tous les autres lui donnèrent la réplique. A les voir manger, boire, rire et chanter, on se serait cru dans une auberge. Enfin le sommeil vint à bout des plus endurcis et chacun s’endormit dans son coin.

Sous la lueur blanchâtre du plafonnier, Léon ouvrait l’œil parfois, puis après avoir perçu le ronflement de ses compagnons, se rendormait, bercé par le bruit régulier des roues sur les rails.

Lorsqu’il s’éveilla tout à fait, une ombre grise couvrait les vitres du wagon. Tout le monde debout, manipulait ses colis. Il comprit que Paris s’approchait et un mélange de mélancolie et d’espoir lui étreignit le cœur. Cette fois il lui fallait redevenir parisien. Dans le  vacarme renouvelé du passage des aiguillages, le train semblait se ralentir. Puis il finit sa course brutalement dans un grincement de ferraille. Sur le quai les employés s’affairaient en criant « Paris, tout le monde descend ». Les portières se déployèrent et il se laissa porter par la cohue..

Hors de la gare, un taxi se hasarda à lui lancer ; « - où voulez vous aller ? » « - chez Dondrille ! » lui répondit-il en riant.

            Marcel Andrieu

           (d’après informations diverses et relevées aux archives du journal)

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